Poutine, en échec, avance un fou puissant
Leontxo García

Irun 10 AOÛT 2018 — 19:40 HAEC

Les échecs sont importants pour Vladimir Poutine car cela donne une bonne image de Russie. Cela explique pourquoi l'un des trois candidats à la tête de la Fédération internationale (FIDE), une organisation criblée de soupçons de corruption qui rassemble 190 pays, n'est personne d'autre que l'économiste Arkadi Dvorkovich, ancien adjoint Premier ministre (2012-2018) et président, jusqu'il y a un mois, du comité d'organisation de la coupe du monde de football. La coterie de FIDE veut priver la Russie du statut de la grande puissance échéquiste, et Poutine réagit fermement.

« Regagner le titre mondial des échecs est l'une des grandes priorités du sport russe ». Poutine a prononcé cette phrase ou une autre très similaire deux fois au moins ; la première en 2014, lors de la cérémonie de clôture du Championnat du monde d'échecs Anand-Carlsen à Sotchi, à laquelle l'auteur de cet article était aussi présent. Et les faits sont cohérents : le plus jeune grand maître de l'histoire des échecs, Sergey Kariakine, né en Ukraine en 1990, a été nationalisé russe en 2009 après avoir reçu une offre qu'il ne pouvait refuser. En 2016, il a lancé le défi au champion norvégien Magnus Carlsen qui disposait d'un budget pratiquement illimité pour la préparation (longs séjours d'entraînement dans des hôtels de luxe du Golfe avec son équipe d'analystes, munie de puissants ordinateurs, etc.) Parrainé par la société russe d'engrais Fosagro, dont le propriétaire Andrei Guriev est l'un des plus proches de Poutine, Kariakine a accompli dignement sa mission, mais il a perdu dans le duel éliminatoire rapide à New York face à son adversaire. Bien que le président russe aime être photographié en pratiquant des sports liés aux grands efforts physiques, il sait parfaitement qu'il y'a 25 ans à peine, après la désintégration de l'Union Soviétique, les échecs étaient aussi populaires en Russie que le football. Et il sait aussi que l'image du sport mental est très communément liée à l'intelligence : si le champion du monde est de nouveau russe, ce serait une raison particulière de fierté pour ses concitoyens.
Arkadi Dvorkovich. Maria Emelianova / Fédération Russe des Échecs
Mais l'intérêt de Poutine à contrôler la FIDE va beaucoup plus loin. Récemment démissionné, le pape de cette grande église d'échecs, citoyen russe Kirsan Iliumjínov, aussi sinistre qu'extravagant, devenu largement célèbre pour ses visites inopinées aux moments les plus inopportuns aux dirigeants des principaux pays de la liste noire des États-Unis. Son avion était la dernière à décoller de Bagdad à l'aube du 18 Mars 2003, quelques minutes après l'ultimatum du président George W. Bush à Saddam Hussein, ce qui fut un prélude au bombardement qui a commencé cette même semaine. Iliumjínov était personnellement présent lors de l'annonce de la menace d'un raid aérien aux côtés d'Uday, un des fils de Saddam, dans le palais présidentiel. En juin 2011, sa photo où il est en train de jouer aux échecs avec Kadhafi à Tripoli a fait le tour du monde, quatre mois avant l'assassinat du président libyen. Iliumjínov est également fier de son amitié avec le président syrien Bachar al-Assad, qu'il a visité à Damas pendant la guerre. Peu de gens doutent que sa mission durant ces réunions fût de transmettre des messages confidentiels de Poutine ou de mener des opérations de légalité douteuse.

En fait, Iliumjínov a quitté la présidence de la FIDE, après avoir occupé ce poste pendant 23 ans, parce qu'il figure sur la liste noire des personnes sanctionnées par les États-Unis en raison de ses relations étroites avec le gouvernement syrien. Cette punition a causé d'énormes problèmes à la FIDE dans différents domaines : des banques qui refusaient d'avoir des comptes de cette organisation; de grandes difficultés à obtenir un parrainage; une réputation spoliée, etc. Il y a donc deux ans, le Grec Georgios Makropoulos, vice-président et homme fort de la FIDE depuis les années quatre-vingt, et le Guatémaltèque d'origine cubaine résidant au Mexique, Jorge Vega, qui dirige la FIDE en Amérique avec une poigne de fer, ont mené un coup d'état pour évincer le millionnaire Iliumjínov dont ils avaient profité les moyens aussi librement. Il n'était plus à leur service, mais il est devenu plutôt une tumeur cancéreuse.
Georgios Makropoulos, à droite, à côté du Russe Vladimir Kramnik, ancien champion du monde, en mars dernier lors de la conférence de presse inaugurale du tournoi des candidats à Berlin. World Chess
Makropoulos est alors un des trois candidats actuels à la présidence de la FIDE. Et s'il veut devenir président, ce n'est pas pour appeler à l'honnêteté et au fair-play. Par exemple, il exige maintenant que la Russie ne s'en serve plus de ses ambassades dans le monde pour faire pression pendant la campagne électorale. Une attitude plutôt curieuse du fait que ces mêmes ambassades avaient fait campagne contre le candidat Gari Kasparov, ancien champion du monde et ennemi acharné de Poutine après son exil à New York, au cours des élections de 2014 quand Makropoulos était encore la main droite de Iliumjínov.

Cependant, l'incroyable métamorphose de Makropoulos en champion de lutte contre la corruption trouve un renfort : la candidature numéro deux étant le britannique Malcolm Pein dont la réputation est intacte et qui est l'organisateur du prestigieux London Chess Classic et directeur d'une fondation qui contribue à la promotion des échecs au Royaume-Uni en tant qu'un outil pédagogique. Le plan de Pein prévoit éventuellement un nettoyage au sein de la FIDE avec l'objectif de devenir président en 2022, avec le consentement du Grec. Les journalistes qui démêlent de louches affaires de la FIDE depuis 1984 — et parmi eux l'auteur de cet article — considèrent que c'est aussi probable qu'une chute de neige verte en juillet.

Il ne serait pas facile de présenter à un juge des preuves documentaires concernant la corruption au sein de la FIDE. Mais le nombre des signes et des témoignages qui le prouvent est si grand que les magistrats auraient au moins plus de doutes que de conclusions raisonnables. Pour ne citer qu'un exemple rappelons-nous les élections fin Septembre 2010 dans la ville sibérienne de Khanty-Mansiysk (Russie), lorsque Iliumjínov devait s'opposer à un ancien champion du monde Anatoli Karpov. Le représentant bosniaque s'est mis en colère du fait que quelqu'un eût l'intention d'usurper son poste et est entré dans la salle de presse pour déclarer : « Je veux être celui qui vote pour Iliumjínov au nom de mon pays ; c'est pour le faire que j'ai touché 25 000 $ et qu'on m'a payé un billet d'avion jusqu'ici. Je suis un homme de parole et je remplirai mon engagement ». Bien que la scène fût étrange, elle n'était pas en contradiction avec ce que j'ai vu et entendu pendant des décennies au cours des campagnes électorales et ce que m'ont communiqué de nombreux journalistes spécialisés sur les échecs : des nuits passées avec des prostituées, de l'argent versé directement dans la poche d'un délégué, des déplacements inutiles, tous frais payés, etc.

La corruption est une norme de la vie quotidienne dans la plupart des 190 pays-membres de la FIDE. Par conséquent, les chances du troisième candidat, le Britannique Nigel Short, finaliste du championnat du monde en 1993, de remporter les élections sont pratiquement égales à zéro : si une enquête était menée auprès des millions de fans pour savoir lequel de ces trois candidats serait le plus honnête, la victoire ne pourrait être déterminée qu'à la suite d'une série de tirs au but. Cependant, vos suffrages pourraient être décisifs si vous deviez recourir à un second tour.
Nigel Short, lors d'une conférence en janvier dernier pendant le tournoi à Gibraltar. Sophie Triay (Tradewise Gibraltar)
Par conséquent, le grand duel aux élections du 5 Octobre à Batoumi (Géorgie), où se tiendra l'Olympiade d'échecs, opposera Makropoulos à Dvorkovich. Le Grec a l'avantage de se servir des leviers de l'appareil administratif inextricable de la FIDE : quelques mois à peine avant les élections, il s'est révélé que le budget de CAPDEC, sa commission responsable pour l'assistance aux pays du tiers monde, ait considérablement augmenté ; une autre coïncidence frappante est que le nombre d'équipes et de délégués qui vont aux Jeux Olympiques aux frais de la FIDE sera beaucoup plus élevé par rapport aux périodes quand la date des élections ne coïncidait pas avec l'Olympiade d'échecs.

Mais on ne sait pas si Makropoulos dispose de l'argent supplémentaire pour financer sa campagne, parce qu'il y a des raisons de croire que le gouvernement russe exerce une pression sur les pays du Golfe pour prévenir que les bonnes relations de Makropoulos et de Pein avec certains cheiks arabes ne leur rapportent de l'argent liquide. Au contraire, il est peu probable que Dvorkovich souffre d'un manque de financement et il peut aussi profiter de sa vaste expérience du manager du plus haut rang et des contacts avec d'éventuels sponsors traditionnels. Pour compléter sa réputation favorable, il est joueur d'échecs et fils d'un joueur d'échecs dans le pays le plus important dans l'histoire des échecs.

C'est pourquoi la probabilité que Poutine continue à contrôler la quatrième fédération sportive d'après le nombre de pays-membres — après le football, le basket-ball et l'athlétisme — est assez élevée, bien que Makropoulos jouisse, jusqu'ici, du soutien accordé par le bloc latino-américain guidé par Vega. La victoire de Dvorkovich permettrait au président russe de rattacher son image et celle de la Russie à un sport de haute intelligence pendant les quatre prochaines années au moins. Ce serait un prix de consolation dans l'attente de l'une de ses photos les plus convoitées : un jeu avec un champion du monde russe. Cela ne pourra se réaliser avant 2022, vu que l'Américain Fabiano Caruana a remporté la victoire au tournoi des candidats face aux trois participants russes et lancera un défi à Carlsen à Londres du 9 au 28 Novembre. Poutine est en échec, mais le fou de Dvorkovich peut le protéger.
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ARKADY DVORKOVICH
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